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Alarmes
Jorge Lovisolo

Captive dans une cage à tuyaux bleus et jaunes qui soutiennent l'échafaudage des restaurateurs avec leurs tous petits pistolets de sable, la statue de la Liberté. Comme dans cette pose particulière des vielles photos de famille, elle regarde vers la caméra. Visage paisible, lèvres charnues invitant au plaisir et yeux de silex saupoudrés de sels marins, chaux et petits éclats de mica qui regardent d'un silence dur de lave refroidie. Sur la joue gauche la coquinerie d'un grain de beauté lui va très bien. Qui peut bien aussi être une tache de fumier. Comme toutes les femmes de Lola Mora, elle est vêtue d'un péplum romain. Les avant-bras et les épaules rejetés en arrière rehaussent un contour de seins en pointe, les plis du tulle de marbre ne peuvent pas cacher la turgescence du bout des seins et une cuisse en avant découpe un pubis de femme en rut. Des deux mains pendent les maillons de chaînes rompues. Son regard de brise-lames avance avec la fermeté d'une figure de proue vers le siège du pouvoir provincial. Liberté ou Libertine? ... se plaignant de Lesbia aurait demandé Catulle, après lui avoir arraché, en passant, la nugae plus triste et plus brève, entrecoupée par des sanglots: nunc in quadriviis et angiportis/ glubit...1
Parmi les bagatelles qu'offrent les vendeurs ambulants qui colorient les rues de leurs oiseaux empaillés, poissons en papier, boîtes laquées, gourmandises, poupées en étoffe, lingerie érotique en dentelle pour une grisette qui a connu des temps meilleurs, cirages, portemanteaux..., il y en a une qui donne l'alerte aux passants: des réveils. Les mercantis montent la garde dans leurs petits marchés provisoires ou déambulent avec une contrebande de hoquets qui dénoncent et de grelots synchronisés. Le flâneur passe inaperçu dans une foule de piétons qui se déplacent avec l'allure pitoyable de vidéozombies actionnés par rétropulsion à bâillement.Car ici aussi est arrivée la post-modernité dans sa version créole: on professe le manque de passion, la monotonie, et la monoculture de l'ennui est un des loisirs préférés, comme dans ces citadelles de je-m'en-foutistes fréquentées par Baudrillard. Un bip, bip, bip unanime... et on a l'impression que cette ville se réveille très tôt à toute heure. Le piédestal de la statue a été entouré d'une palissade faite avec des panneaux en laiton. Une affiche qui montre encore les plaques de colle fraîche se répète sur chaque panneau et diffuse sans pudeur la hanche courbée d'une contorsionniste de cirque, une sorte d'Aphrodite des Folies Bergères, deux-pièces, plumes et étole de marabout. Au bas de la palissade, les vendeurs ambulants ont installé leurs tables démontables. Sans doute ont-ils du pouvoir de convocation.

En plus du passant occasionnel qui traverse en hâte la Place Indépendance de Tucumán diagonalement en balançant son attaché, de l'étranger à étonnement militant, du vagabond qui dort sur un banc sous l'ombre embaumante d'un tilleul ou du couple serré d'amoureux, se rendent les rémouleurs avec leurs seringas et leurs étincelles, cartonniers, cracheurs de feu, ramasseurs de mégots, cireurs de bottes, ivrognes, porteurs, le regard suppliant du mendiant et, sur le demi-cercle à gradins en béton, peut-être un vieux projet d'amphithéâtre, les enfants abandonnés divisés en deux poignées de bandes rivales entraînées par les bagarres dans la rue, improvisent des scènes de barricade. Peut-être attirés par la Libertine, se rendent les ruffians, pas du tout mélancoliques, bien sûr. L'un d'eux, crapuleux, a l'air d'un caudillo en vacances. Il monte un étalon luisant et les étincelles que les fers arrachent au pavé font signe aux réverbères coloniaux. (Cela me fait penser à un Garibaldi apocryphe). Détendus, cette fois-ci, et avec leur immanquable escorte de chameaux, ils se promènent sans leurs putains à la carte, ils n'ont pas l'urgence d'avoir des clients et de leur promettre les mille et une en rien qu'une seule nuit. Ils croient peut-être qu'ils peuvent s'en passer. Après tout, là ils ont Lesbia, avec son dévergondage impudique et la gratuité de son dévouement. Elle est lyrique, parfois. Je t'interdis qu'on te voie,2 la réprimande Martial. Et, enfin, toute cette faune citoyenne qui peuple le paysage urbain. La rue... seul champ d'expérience valable, disait Breton.3

Les statues équestres ont toujours attiré mon attention. Et tout particulièrement, les gestes vacants des statues mutilées. De leurs moignons se détachent des points de suspension inquiétants faits de gravats. Il y en a une en bronze, elle est mémorable: la figuration équestre de Garibaldi. Un gaucho à l'allure de querelleur calabrais, un gringo avec des bottes de poulain, éperon, sabre et chapeau à large bord monté sur un cheval maigrichon et farouche à queue flamboyante, prêt pour une course. Difficile de discerner s'il s'agit d'un aventurier italien, de Santos Vega, de d'Artagnan, de Martín Fierro ou de Juan Moreira au moment même d'affronter les flics. Ou simplement d'un péon courageux qui bouscule des vaches pour La Rural. Borges, dans une insolence justifiée que m'a référée le poète Joaquín Gianuzzi, ironisait ainsi: Chaque place a son guarangoi de bronze. Songerait-il alors à cette statue de Place Italie, seuil d'un batailleur quartier portègne, Palermo, là aux alentours des braves années 890? 4 Scène pour installer un de ses malevos de milonga, Dom Nicanor Paredes et son gros fouet qui met de l'ordre dans les échaufourrées entre compadritos et dandis imposteurs.
Bien, ce n'est pas le cas. La Place Indépendance compte seulement une nymphe, qui ne se distingue nullement des Néréides du massif sculptural de la promenade de la Côte Sud. Fraîche, c'est comme si en sortant de la fontaine qu'elle a derrière elle le péplum mouillé se serrait à son corps.

Jusqu'ici, la scène. Peau, courbes, plis, éclairs et un charabia de réveils qui sonnent de très bonne heure...

Action. Les performers font irruption. L'un, accoudé sur la margelle de la poubelle du coin, appuie le menton sur la paume de la main et de l'index donne de petites tapes sur sa joue. Une instantanée du Penseur de Rodin. Il est debout sur une jambe et frotte celle qui lui reste libre contre le mollet comme qui fait briller, en catimini, ses souliers contre le pantalon. Le dos courbé, il regarde fixement vers l'intérieur. Avec une impatience inspirée, il semble attendre une révélation. Il déchiffre des indices ou des signaux dans les déchets survolés par des mouches bleues prêtes pour la ponte. Remuer les vers fait des surprises. Que peut-on attendre de cette chaudière en manoeuvres et de la routine méticuleuse de larves travailleuses? L'immondice a, elle aussi, ses promesses de bonheur. Marx était confiant: Dans l'histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie -disait-il.5 Espérons avoir de la chance! Bip, bip, bip... L'attention obstinée invite à penser que la poubelle renferme un mystère et rien n'empêche de supposer que le performer est son dépositaire légitime. Dans un premier moment, les passants observent, non sans un certain trouble, cette conduite inusuelle, bien qu'elle ne soit pas extravagante. En passant à côté de lui, ils feignent de l'indifférence. Mais, après deux ou trois pas hésitants, ils tournent le visage et lancent des regards interrogateurs, insistants, comme le Tadzio de La Mort à Venise. Les plus désinvoltes s'approchent de la poubelle et jettent un coup d'oeil. Retenus par ce comportement, distraits, ils traversent la rue sans respecter le passage zébré pour piétons. Alors, c'est le chaos circulatoire: les automobilistes impatients, le pied sur la pédale d'embrayage, avancent, font marche arrière, font rugir les moteurs et sonner les klaxons qui, momentanément, brisent l'enchantement et précipitent la traversée d'une murgachaplinesque. Mais sur le bord du trottoir d'en face il s'est déjà formé un public: sur les visages il y a de la perplexité et de la curiosité. Quelques-uns emploient leurs mains comme des visières, d'autres les creusent en guise de mégaphones et divulguent des mots isolés. L'un d'eux, avec une grimace indécise entre le rire et les larmes, tord un képi entre ses mains, distribue des tapes sur le dos des passants déconcertés, s'écarte de la mascarade et sort en prenant son fond de pantalon. La vie te fait des surprises... Un vacarme de mégaphones célèbre l'épisode. Mais le tapage est confus. Une pancarte de l'Église Universelle invite à la tranquillité: "ARRÊTEZ DE SOUFFRIR!", divulgue dans des seuils sans gardiens.6 Mais il suffit de traverser le hall et d'accéder à la salle de ce cinéma transformé en temple -curieuse variation de philanthropes en temps de pénurie- pour lire, derrière le dossier de chaque fauteuil, cette inscription sur une plaque de bronze: "SACRIFICE. C'est le prix de la conquête".

Simulation de carton-pierre, fausse pierrerie de décor d'opéra. Une atmosphère d'irréalité scénique commence à s'approprier de la place.

Un autre performer déambule par le large trottoir périmétral de la place, un couloir délimité par plusieurs files de bancs et d'orangers avec leurs petits soleils insinués dans le feuillage. Comme les personnes assises le voient de profil, avec un oeil mobile dans son orbite, on peut inférer que, pour elles, il s'agit bien d'un cyclope souffrant de paralysie oculaire. Le cou raide, presque sans sourciller, les yeux d'acier cloués dans l'infini, il avance d'un pas mesuré comme qui compte les dalles sans les regarder. Un comportement de protagoniste de roman écrit par un dieu conductiste. Les passants qui marchent en sens contraire, en le voyant, font un pas de côté, on dirait qu'il réactive une terreur atavique: celle de ne pas interférer sur le trajet rectiligne d'un somnambule. Les bras, à peine pliés et les poings crispés, presque menaçants, n'accompagnent pas le mouvement habituel de la marche. La rigidité du cou et l'absence de toute activité musculaire visible, comme si c'était un être d'une seule pièce, sans articulations, tel que ces personnages larvaires des romans de Beckett, lui confèrent un aspect de robot rouillé ou de flâneur arthrosique, avec le torticolis. Bip, bip, bip. Tout invite à supposer qu'il veut parler de lui, mais il refuse, car il ne se reconnaît pas dans le langage que les autres lui ont collé pour l'incorporer à la tribu. Il devrait parler un langage qui n'est pas le sien, qui le dénature et le dépouille du dernier petit morceau d'identité présentable, pour dire des choses qui ne le regardent pas et auxquelles, de plus, il ne croit pas. Comment parler de soi avec le langage à eux? Mais les autres se sont aussi emparé du silence. S'il employait ce langage, ça serait seulement pour les maudire, seule façon de les reconnaître, il n'y a pas d'issue. Une façon de témoigner contre eux, jusqu'à crever. Il ne parlera de lui que quand il ne parlera plus. Ou quand il ne parlera que son silence. Enfin, une version ambulatoire de l'Homme regardant au sud-est. Un illuminé en transe de communication directe avec l'au-delà.

Une performer fou sillonne la place en diagonale Elle essaie d'abolir l'espace, le temps et tente de simuler de l'ubicuité. Une sorte de rose des vents enragée, axialement centrée sur la Liberté. Avec ses courses elle dessine un espace circulatoire à multiples points de fuite. Même si dans le désordre circulatoire il y a des références stables: quatre monolithes aux coins. Elle s'arrête devant eux quelques minutes. L'observateur peut éprouver cette idée démentielle d'infini que Giordano Bruno a malicieusement conçue en vain pour tromper l'Inquisition: une sphère dont la circonférence coïncide avec la tangente et dont le centre se trouve partout et nulle part. Le fou traverse le damier comme une geisha égarée dans un taillis. L'allure typique de l'étudiante (jeans, pull à col roulé, sac à dos, bottes) multiplie l'équivoque. Fixer une rencontre avec lui aurait été comme se donner rendez-vous là où l'éternité se joint au néant. Je ne pourrais pas préciser pourquoi ces déplacements me rappellent l'allégorie de Kafka Le village le plus proche. Mais aussi l'avion invisible utilisé pendant la Guerre du Golfe (barbarie consensuée dans l'ONU: première guerre impérialiste à avoir eu l'appui résolutif d'un macro-organisme de décision. Une primeur dans le marché légitimatoire du Nouveau Désordre Mondial Néolibéral). Le but stratégique de cet avion est paradoxal: il est invisible, mais réel. Alors que l'avion simulé est visible, mais irréel. S'il se produisait un combat aérien entre deux avions invisibles et le missile d'un d'eux atteignait l'autre et l'abbattait, sa disparition passerait inaperçue. De là qu'il ne soit pas convenable d'être invisible à ce point. Si j'avais rendez-vous avec le fou, je passerais aussi inaperçu. Quel dommage! Tout devient stochastique. On recherche un compagnon, une compagne, par la voie aléatoire du zapping. Aujourd'hui, les femmes, on ne se les lève pas, mais on les télécharge, ce qui, paraît-il, est plus élevé. Nous vivons dans un système social consommateur boulimique de virtualités télétechnologiques. Déréalité informatique, conjonction d'économie de marché et de consensus, dit démocratique. Fin de l'Histoire.

Une fois là, la méfiance mutuelle augmente dans la place. Tout le monde éprouve une sorte d'identité fragile et de clandestinité induite: les performers croient que les passants sont aussi des performers. Et cette attribution réciproque de croyances sans fondement règle des comportements équivoques. Je crois que tu crois que je crois et tu crois que je crois que tu crois. Mais personne ne croit rien ni personne. Comme disait Adorno dans une des ses brillantes images de la vie abîmée: personne ne croit personne, ils sont tous au courant.7

Une autre performer, appuyée sur un banc, fait semblant de dormir. Le cou sur le dossier anatomique, elle laisse tomber la cascade ondulante de ses cheveux. Les lourdes mèches se détachent comme si elles étaient mouillées. Des serpents assoupis d'une Méduse en repos. Contre son corps elle serre un sac à dos. Un voyageur rotarien passe. Il regarde de biais et puis il s'arrête sans tourner la tête comme qui sent un regard sur la nuque. Il pense. Après quelques hésitations qui se devinent seulement par les mouvements chancelants des pieds, comme dans Belle de Jour, il revient jusqu'à cette Bohémienne Endormie sans lune, sans luth, sans canne, ni amphore. Ah!, et sans les doubles ciseaux des mouettes qui dans un ciel de cobalt découpent des mobiles de Calder. Bip, bip, bip... Le voyageur avance une main troublée qui ne parvient pas à effleurer la dormeuse. Il pense drogues, alcool, chagrin d'amour, et même, mort: il approche le cadran de sa montre de la bouche entrouverte pour voir si le cristal est embué. Alors, cela le rassure, momentanément. Un instant peut-être, faute d'inspiration, comme disait Foucault, il se borne au lyrisme frugal d'une citation, d'un vers de Pavese: Qui dort dans la rue a confiance en le monde.8 Il rassemble du courage pour la secouer, mais il n'ose pas. Inquiet, il demande secours à une passante sans-gêne, indifférente, qui sans prêter attention poursuit sa dérive: c'est une autre performer. Il retourne au banc de la dormeuse et observe un groupe de photographes et de caméras de l'équipe Point de Vue qui, postés à des angles différents, sont en train de filmer. Désespéré, le voyageur commence à leur crier: "Quelle insensibilité! Quel manque de solidarité dans ce monde!" Des intégrants de l'équipe s'approchent pour éclaircir le malentendu et freiner à temps un possible incident. Une journaliste prend des notes sur cet épisode et m'assure qu'elle écrira un article ou un conte. Elle me réfère ça au pied de la Liberté Encagée avec le bip, bip, bip au fond. Les mercantis seraient-ils en train de la réveiller? Benjamin dit: Le réveil serait-il la synthèse de la thèse de la conscience du rêve et de l'antithèse de la conscience éveillée? Le moment du réveil serait identique au Maintenant de la connaissabilité dans lequel les choses prennent leur vrai visage, leur visage surréaliste. Ainsi Proust accorde-t-il une importance particulière à l'engagement de la vie tout entière au point de rupture, au plus haut degré dialectique, de la vie, c'est-à-dire au réveil.9 Comme nous savons, le réveil benjaminien est non seulement le Maintenant de la connaissabilité, mais il peut aussi être un épisode anodin inauguré par un joyeux concert de pyrotechnie qui, avec le tournant imprévisible des fêtes des masses, finit par une révolte populaire: là, panique et fête se reconnaissent après une longue séparation fraternelle, tombe l'une dans les bras de l'autre dans une insurrection révolutionnaire.10

Jusqu'à présent, quelques scènes de la performance. Il y en a d'autres aussi importantes, et même plus que celles qui ont été rapportées, mais mon but n'est pas d'en faire un catalogue. J'en fais don aux maniaques de l'énumération complète. Impossible de tout raconter. La vie est etcétéra... Rideau!

***

Après ces voyantes petites étoiles que, comme dit Cortázar, équivalent au mot fin, le lecteur peut se passer de la suite. J'esquisserai maintenant quelques considérations, sans me laisser traquer, si possible, par les concepts gominés des théories. Vouloir expliquer quelque chose a des effets contraires, je me compte aussi parmi ceux qui pensent que le mystère commence avec l'explication. Qui expliquera l'explication? -se demandait Byron. Je partage la conviction adornienne selon laquelle les théories esthétiques sont les avis de décès de l'art. C'est un musicien qui l'a dit: il connaît comme personne les secrets de fabrication d'une oeuvre. Une oeuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix -signalait Proust.11 Lorsqu'une idée se laisse monnayer en un aphorisme elle peut atteindre la vitesse d'un projectile qui, évidemment, a atteint sa cible. (Je peux affirmer que cette sentence a été un guide permanent dans les délibérations de l'équipe qui préparait Point de Vue, surtout dans les débats et les réunions d'atelier où l'on élaborait de façon coopérative, en essayant d'éviter la préméditation, le montage ou le cadrage -ce n'est pas de ma faute si la place obéit au quadrillage urbain des romains- d'indices vagues, en fausse équerre, à suivre dans les stratégies de la rue de la performance). Dans les oeuvres surréalistes (il suffit largement de lire Nadja), ce que l'on remarque le plus, sans dévaloriser l'expériment plein de bonne volonté, c'est "la marque du prix", me disait avec un pressentiment juste Norberto Chaves, après une ardente dispute épistolaire dont les antécédents remontent à l'adolescence. D'ailleurs, ajoutait Chaves, "avec le surréalisme..., cette bande de décadents et de drogués... le nominalisme (esthétique) atteint sa version plus extrême". Pour renforcer son affirmation, qui m'a paru une trouvaille de valeur singulière, à l'exception de la réprimande pour le penchant pour les stupéfiants, j'ai rassemblé des preuves en sa faveur, mais elles ne dépassaient pas une certaine constatation factuelle de contigüité temporelle: le Cercle de Vienne, je lui disais, était contemporain des "drogués". C'est pourquoi, et avec un vicieux soin conceptuel, je l'ai invité à mener une méticuleuse recherche sur la "stratégie référentielle de la poésie surréaliste". Avant de nous prononcer sur ton pressentiment -lui dis-je-, je crois qu'il est opportun de perpétrer une enquête méticuleuse d'antécédents, philosophiques en ce qui me concerne, policiers dans ton cas...". Bon, assez! En circonstances aggravantes, qui n'admettent pas d'excuses mais qui augmentent la peine, je retombe dans le concept. Et il n'est question ici que d'une expérience. Et tout le reste est littérature- a dit, incomparablement, Paul Verlaine.

Je crois qu'en art il faut s'efforcer de ne pas ignorer le moment juste, toujours ineffable, où l'on doit s'arrêter pour que l'oeuvre se produise. C'était le dilemme de Bacon, ce Beckett de la peinture: L'accident propose, insinue l'oeuvre -disait-il. Un timide coup de pinceau de plus et tout est gâché. L'essence de l'accident est sa singularité unique. Impossible de le programmer. C'est pour ça qu'il méprisait la préméditation de l'ébauche. Jeu, accident, hasard, roulette: pour lui, le meilleur atelier était le Casino de Monte-Carlo.12

Je crois que cette performance a été une sorte d'accident travaillé avec de l'oisiveté appliquée. Je ne me sens pas forcé à m'excuser pour cet oxymoron: c'est la forme embryonnaire de la dialectique, style de pensée suffoqué à temps par le Tournant Linguistique, collaborationniste dans la division du travail de domination lidérée par le positivisme blanc13 de la Social-démocratie Néolibérale, phase supérieure d'un fascisme à belles manières argumentatives. Enfin, un stratagème pour mitiger la mauvaise conscience du bon socialiste.

La théorie esthétique est toujours extérieure à l'art. Elle s'approche de lui avec le regard objetivisant de l'expert ou l'étonnement militant du touriste. Les réflexions plus pénétrantes sur la labeur artistique, je ne les ai jamais retrouvées dans la théorie mais chez les artistes: Proust, Bacon, Durero, Klee, le Stendhal de Voyages en Italie ou la Correspondance de Flaubert. Devant les manuels d'art, je crois qu'il faut adopter le même geste que Courbet dans son tableau L'Atelier du peintre: mettre au rancart les plâtres coactifs de l'Académie derrière la toile, faire confiance en la palissade du chevalet, cette barricade en préparation qui arrête l'avancée du "conservatoire", et se soumettre au pressentiment juste de la pointe fine du pinceau. Cézanne avait l'habitude de dire: Parfois, quand je peins, il m'arrive de penser. Rapidement j'abandonne le pinceau et j'attends que ça se passe. Dans la peinture le corps travaille avec ses schémas motrices, toujours fidèles à la vie et au monde. Et elle est réussie lorsque derrière le défiant point de fuite, se laisse deviner la joie musculaire qui l'a rendue possible. L'art, disait Klee, ne fournit pas une reproduction du visible, il rend visible.14 Il a redéfini la mimésis avec une finesse singulière: celle-ci n'a pas pour modèle le réel mais le possible. Elle ne fait pas un plagiat de l'existant mais elle est une recherche soignée des mondes possibles: l'utopie, une protestation contre le monde dit réel. Voir une peinture, c'est devenir complice d'un inconnu ou contemporain d'une autre époque du visible, de quelqu'un qui me fait un clin d'oeil depuis le fond de la fresque ou de la toile pour m'offrir un possible, et ceci implique que j'assume comme propre une vision de seconde main qui, solidaire, m'invite à participer d'une utopie. Il m'est difficile d'être devant une peinture dont le pouvoir incantatoire m'a capturé -j'ai affirmé lors d'une conférence prononcée à la Fondation Joan Miró de Barcelone-, sans pressentir dans ma confusion privée qu'au fond de la toile il y a l'oeil impératif du peintre, la constance obstinée d'un point de vue, une coordination concentrée d'efforts, en somme, la joie musculaire contagieuse d'un corps en manoeuvres, avec toutes ses hésitations, face au choix d'assumer son propre mouvement et imposer à la toile l'espace topologique ou, au contraire, de renoncer et se résigner à êre un automate programmé par la conscience géométrique. 15

J'ai insisté sur l'art et le corps car, dans la performance, celui-ci a rempli un rôle de protagoniste singulier: jeux de regards, champs magnétiques esquissés par des gestes équivoques, postures inusuelles, rituels pour pèlerins incrédules, corps en repos avec cette inquiétante immobilité des choses, mots absents ou à peine insinués, balbutiements que les passants attribuaient peut-être au mutisme des performers, à la manières des auteurs de BD qui avec des messages gonflent de petits ballons ou des bulles de savon qui éclatent avant de signifier. Traces d'une catastrophe stellaire. Monument à la réticence...

Un jour, pendant que nous répétions les déplacements scéniques des performers à cinquante mètres de la Maison de Gouvernement, sans le vouloir, puisque nous nous en sommes aperçus ensuite, nous adoptions ces comportements typiques des conspirateurs professionnels, alchimistes de la révolution, selon Marx.16 Nous nous regroupions, nous nous dispersions dans un sens et dans l'autre, nous parlions le langage chiffré des mots de passe et avec les bras étendus et l'index impératif on signalait les points stratégiques comme dans une guerre de positions. Enfin, il n'était pas illicite d'inférer que nous étions en train de répéter un commando de guérilla urbaine. Cela nous a etonnés que la police ne le remarque pas. Surtout parce que ce jour-là une foule dense de manifestants,qui marchait contournant la place, était menée par une phalange d'ouvriers enchaînés, comme les esclaves de Queimada. Cette étonnante façon de protester m'a fait penser avec stupeur à la servitude volontaire d'Étienne de la Boétie. Je n'ai pas pu m'empêcher de regarder du coin de l'oeil la Liberté. Lesbia, prends-tu plus de plaisir avec le voyeur? c'est pour quand tes dévergondages? chevaucheras-tu furieuse? Marchez, valkyries, ménades!..., réussira-t-il à faire taire le cri pluriel Évohé!17 le tendre chant aux dahlias?18 Évohé!, Évohé!, Évohé! ... Bip, bip, bip...
Et maintenant je ne veux pas priver le lecteur d'écouter l'éclat de la baffe mémorable qu'Adorno, pour la première fois, a donné aux esclaves des maîtres prospères, les prolétaires dociles: De l'immaturité des dominés vit la société en voie de putréfaction.19 Mais enfin, tout n'est pas perdu, l'art radical -comme dit Adorno- dénonce l'abondance de la pauvreté. Finalement, la poésie récupère son don prophétique et l'aura perdue quand elle nous parle ainsi:

Elle a rompu avec l'arbre généalogique.
Le monsieur à haut-de-forme qui vivait dans sa mémoire droite,

elle l'a empoisonné ce matin.
La grand-mère à boucles
qui dans la photo se cache derrière un éventail,
elle l'a enfermée dans la cave.
L'oncle qui distinguait de leur nez énorme
ceux qui étaient bâtards dans les familles illustres,
elle l'a hissé jusqu'aux nuages pour qu'il ne retourne pas.
En hiver elle nourrit le poêle avec les feuilles du Droit Romain.
Elle applaudit les désastres de la Bourse
et a confiance en les tremblements de terre futurs.
Quel propiétaire des étables d'Occident
pourra donner la chasse
à l'écuyère qui chevauche furieuse
en dessinant la carte des pays à venir?
20

L'oeuvre d'art, nous disions, n'est pas préméditée. En tout cas, et si on a de la chance, elle se produit. C'est peut-être Borges qui -inspiré dans la mystique juive dans la version de la rabbinique lurianique tel que Gershom Sholem la présente- a su l'exprimer le mieux: la musique, les états de bonheur, la mythologie, les visages travaillés par le temps, certains crépuscules et certains endroits, veulent nous dire quelque chose, ou ont dit quelque chose qu'on n'aurait pas dû perdre, ou sont sur le point de dire quelque chose: cette imminence d'une révélation qui ne se produit pas est, peut-être, le fait esthétique.21

Les aventures, affirmait Sartre (l'expérience dans mon cas, mais la distinction est vaine), ne se vivent pas, elles se racontent. Il est vrai, mal ou bien, j'ai cédé à la tentation littéraire, mais j'ai essayé d'être choniqueur, annotateur et complice. De l'ensemble d'impressions constitutives d'une expérience, qu'en reste-t-il après les avoir fait passer par la parole? Parler, c'est généraliser. Comment retenir la particularité irréductible de l'oeuvre? Dans mon récit je ne crois pas être sûr d'avoir été à la hauteur de cette expérience. En glosant le traducteur (qui glose d'autres traducteurs, et des lecteurs qui à leur tour glosent d'autres lecteurs, et ainsi de suite...), d'un livre qui porte comme titre la gênante phrase 22 Quand dire, c'est faire je peux dire: les chroniques, comme les femmes, quand elles sont belles, elles ne sont pas fidèles, et quand elles sont fidèles, elles ne sont pas belles. Cette chronique, sans être fidèle, n'est pas belle non plus.
L'art est une plaisanterie supérieure, affirmait Thomas Mann. Je ne sais pas si on a réussi, mais la performance a essayé d'être à la hauteur de cette sentence. Bip, bip, bip...


Jorge Lovisolo
San Lorenzo, octobre 2002

Je veux remercier l'équipe de recherche qui a établi ce texte, pour sa patience infinie et son affection grandissante, pour le sérieux et la compétence dans le travail réalisé, pour comprendre, discuter, critiquer, s'enthousiasmer et parler avec moi des liens entre philosophie et littérature, art, politique et urbanisme dans une époque où la mode détermine que le goût de le faire est un délit qui implique une condamnation sociale. Et Teresa Leonardi et Joaquín Gianuzzi pour leur sensibilité et pour m'avoir cédé des poèmes inédits, des gestes qui expriment, une fois plus, une générosité sans limites.

Notes et références

Le soin du texte -notes, commentaires et traduction des citations en langues étrangères- a été confié à Natalia Ruiz de los Llanos, Alejandro Ruidrejo et Damián Hoyos.

1 Maintenant dans les coins et les ruelles / baise... Catulle, Carmen LVIII. Alarmes, il nous semble, a des résonances de la réception benjaminienne de Baudelaire. En raison de ceci, nous croyons qu'il est justifié d'inclure complètement dans cette note le Carmen LVIII de Catulle cité dans le texte, car Baudelaire était spécialement attiré par les lyriques latins Catulle et Martial, qui ont introduit pour la première fois le phénomène urbain dans la poésie lyrique. D'après Benjamin "ce qui liait Baudelaire de façon tellement exclusive à la littérature latine, et spécialement à la dernière littérature latine, pourrait être en partie l'utilisation non pas abstraite mais plutôt allégorique que cette littérature fait des noms des dieux. Baudelaire y pouvait reconnaître un procédé employé par lui même." ("Was Baudelaire so ausschliessend an die lateinische, zumal spätlateinische, Literatur fesselte, dürfte zum Teil der nicht sowohl abstrakte als allegorische Gebrauch sein, den die spätlateinische Literatur von den Götternamen macht. Baudelaire konnte da ein dem seinem verwandtes Vorgehen erkennen." Dans W. Benjamin, Zentralpark, Gesammelte Schriften Band I · 2, Suhrkamp, Frankfurt a/M, 1978, p. 675). Ceci nous ferait reconsidérer la thèse de force de Benjamin, selon laquelle la modernité esthétique est une "modernité baudelairienne" en tant que la grande ville entre pour la première fois dans la poésie lyrique avec ce poète français. Les antécédents sont dans l'oeuvre de Martial, tout aussi que dans celle de Catulle:

Caeli, Lesbia nostra, Lesbia illa
illa Lesbia, quam Catullus unam
plus quam se atque suos amauit omnes
nunc in quadriviis et angiportis
glubit magnanimi Remi nepotes.

Caelius, notre Lesbia, cette Lesbia-là
Cette Lesbia, que personne d'autre que Catulle
N'a aimée plus que soi-même et les siens
Maintenant dans les coins et les ruelles
Baise les petits-enfants du magnanime Rémo.

Cette nugae -poème "occasionnel"- écrite par Catulle en langue ordinaire, donne l'impression de charger les mots les plus obscènes d'une telle force que le résultat n'est pas vulgaire. Il faut signaler que glubit signifie "ôter l'écorce d'un arbre", "éfeuiller", "défolier". Et quand Catulle applique ce terme à la conduite de Lesbia, sa maîtresse, femme aux dents longues qui, dans son actuelle condition de prostituée, recherche des phallus prestigieux, le mot adopte le sens de "enlever le prépuce", "peler", "baiser" ["coger" est le verbe utilisé en argot argentin pour dire "faire l'amour", verbe dont la traduction française est"cueillir" Note de la traductrice.] Nous sommes dans les dernières années de la Rome républicaine, qui est déjà décadente, promiscue et corrupte. Curieusement Martial, poète de la Rome impériale, dans l'Épigramme 34 du Livre I fait allusion à une Lesbia qui Dans les seuils sans gardiens et ouverts, Lesbia toujours / dévergondée, tu ne caches pas tes plaisirs furtifs: / et tu as plus de plaisir avec le voyeur qu'avec le baiseur / et tu n'aimes pas le plaisir s'il demeure occulte / Mais une pute éloigne le témoin avec des rideaux et des serrures; / et rarement elle ouvre une fente dans le lupanar / Apprends au moins la pudeur de Chione et Iade: / les tombeaux cachent les gueuses et les putes. / Trouves-tu mon jugement trop cruel? / Je t'interdis qu'on te voie / non pas qu'on te baise. Amour de vestibule, grande ville, lupanar, prostitution. Comme nous pouvons voir, de nouveau la critique à l'exhibitionnisme érotique dans le paysage urbain. Cependant, cette fois-ci, le reproche, aparemment, n'est pas la plainte douloureuse de l'amant mortifié, mais le témoignage de l'observateur acide, et toutefois impartial. La Lesbia de Martial, pute irrédimée, pourrait-elle être une évocation hyperbolique de celle à laquelle Catulle fait allusion, poète véronais qu'il admirait énormément? (Il est opportun de rappeler ici que la Rome impériale était une population qui, presque comme la ville de Paris du Second Empire, comptait environ un million deux-cent mille habitants). L'allégorie de la statue de la Liberté/Libertine (une divinité païenne dans la présentation sculpturale de Lola Mora) conjugue -d'après notre interprétation- tout le long d'Alarmes, des résonances similaires à celles des poèmes de Catulle et de Martial. Elle subit la même transformation que Lesbia dans l'oeuvre des poètes: elle oscille entre la divinisation et le point le plus bas de valorisation de la figure féminine: être considérée comme une pute de la rue sans autre ruffian que ses ambitions de pouvoir et ses caprices. Comme dans le Panthéon romain Libertas est une divinité abstraite, non-figurative, possédant pour tout accompagnement et consistance une vaporeuse représentation politico-sociale, il n'est pas illicite d'inférer que dans Alarmes on a essayé de lui donner, à contretemps, un certain type de figuration...

2 Voir note 1, Épigramme 34 de Martial.

3 La rue... seul champ d'expérience valable. A. Breton, Nadja, dans Oeuvres Complètes I, Paris, Gallimard, 1988, p. 716. Comme nous savons, cette sentence résume, de façon lapidaire, un topique de la poétique surréaliste. Nous le retrouverons dans L'Amour fou de Breton, mais spécialement, dans Le Paysan de Paris de Louis Aragon.


4 J. L. Borges "Milonga de Don Nicanor Paredes" dans Para las seis cuerdas, Obras Completas II, Buenos Aires, Emecé, 1989, p. 339.

5 Dans l´histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie. Marx, Le Capital I, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 995. Traduction de Maximilien Rubel. Comme nous savons, Marx a travaillé, à travers un soutenu échange épistolaire, avec le traducteur du premier volume du Capital, Joseph Roy, de février 1872 jusqu'à la fin de 1874. La phrase citée ne se trouve pas dans l'original allemand. C'est un ajout a posteriori de singulière importance car il contribue à préciser, d'une manière particulièrement brutale, son histoire philosophique.


6 Voir note 1, Épigramme 34 de Martial

7 Keiner glaubt keinem, alle wissen Beschied. Th.W. Adorno, Minima Moralia, Frankfurt a/M, Suhrkamp, 1985, p. 28.

8 Chi dorme per la strada ha fiducia nel mondo. C. Pavese, Lavorare stanca, Torino, Einaudi, 1943.


9 Sollte Erwachen die Sinthesis sein aus der Thesis des Traumbewusstseins und der Antithesis des Wachbewusstsein? Dann wäre der Moment des Erwachens identisch mit dem "Jetzt der Erkennbarkeit", in dem die Dinge ihre wahre -surrealistische- Miene aufsetzen. So ist bei Proust wichtig der Einsatz des ganzen Lebens an der im höchsten Grade dialektischen Bruchstelle des Lebens, dem Erwachen. Walter Benjamin, Das Passagen-Werk, dans Gesammelte Schriften, Band V-1, Frankfurt a/M, Suhrkamp,1982, p. 579. La traduction au français que nous offrons de cette citation est de Jean Lacoste, Paris, Capitale du XIXe. Siècle. Le livre des Passages, Les Éditions du Cerf, Paris, 1993, 2e. édition. Remarquons la résonance frémissante comprise dans le terme Einsatz. Ainsi la locution unter Einsatz des Lebens (risquer sa vie) exprime l'intention benjaminienne qui dans Alarmes se manifeste dans le rapport réveil-insurrection

10 …da Panik und Fest, nach langer Brudertrennung sich erkennend, im revolutionären Aufstand einander umarmen. W. Benjamin, "Schönes Entsetzen" dans Denkbilder, Gesammelte Schriften, Band IV·1, Frankfurt a/M, Suhrkamp, 1981, p. 435.

11 Une oeuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix. M. Proust, À la Recherche du temps perdu, Tome IV, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1989, p. 461. (Nouvelle édition).

12 Voir F. Bacon, L'Art de l'impossible, Vol. I, Genève, Skira, 1976, p. 100-107. En peinture, affirme Bacon, il fait "... ce que l'accident a proposé".


13 Voir note 22.

14 P. Klee. Malheureusement, nous n'avons pas pu localiser le passage textuel attribué à Klee. Nous avons trouvé cependant d'autres passages qui vérifient ou sont en accord avec ce qui est affirmé: a) la conception "non-représentationnaliste" que Klee a réclamé pour la peinture et b) "la recherche méticuleuse des mondes possibles: l'utopie". Pour a), le passage suivant: "... je n'ai nullement l'intention de représenter l'homme tel qu' il est mais tel qu' il pourrait être". Klee, Conférence de Jena, 1924, dans Écrits sur l'art I, París, Dessain et Tolra, 1973, p. 93. Mais aussi ce passage qui nous semble décisif: "Ces curiosités (apportées par "le rêve, l'idée, l'imagination": cette citation elliptique nous appartient) deviendront alors des réalités, des réalités de l'art, qui donneront à la vie une dimension plus large que celle qui est la sienne d'ordinaire. Non pas simplement parce qu'elles reflètent ce qui a été vu avec plus ou moins de vie, mais parce qu' elles rendent visible (nous soulignons) la parcelle de secret qui a pu être entrevue". Ib. p. 93-94. Nous croyons que c'est ce passage celui que l'auteur d'Alarmes cite par coeur, sans le comparer avec la Conférence de Jéna. Quant à b) : pour réaffirmer la proteste contre l'existant et revendiquer l'utopie esthétique, nous avons trouvé opportun de transcrire le suivant passage de Klee: l'artiste "... pour une part, il est sans doute philosophe sans le savoir. Tout en ne considérant pas que ce monde est le meilleur des mondes comme le pensent les optimistes et tout en niant que le monde que nous entoure soit si mauvais qu'il est préférable de ne pas le prendre en exemple, il se dit toutefois que, sous cette apparence de la nature qui résulte de la création, ce monde n'est pourtant pas le seul." Ib. p. 92. Nous nous sommes attardés sur la précision de cette citation en raison de l'admiration de Benjamin pour Klee et des multiples affinités électives que la plastique du peintre a avec les réflexions du philosophe et, en plus, les affirmations réitérées sur la "non-préméditation", art et utopie faites dans Alarmes. La critique de Benjamin au progressisme positiviste de la Social-démocratie, cette politisation progressiste à idéologie rétro, atteint sa formulation plus échauffée dans une phantasmagorie allégorique du tableau de Klee Angelus Novus. Voir W. Benjamin, Über den Begriff der Geschichte, thèse IX, dans Gesammelte Schriften I · 2, Frankfurt a/M, Suhrkamp, p. 697.


15 J. Lovisolo, "Présence et absence du corps dans la construction du visible", dans Disseny Gràfic i Comunicació Visual Nº 2 ADGFAD, International Council of Graphic Design Associations, Barcelone, 1979, p. 13.


16 Alchimistes de la révolution. Cette expression se trouve dans le compte-rendu que Marx fait de l'oeuvre d'Alain Chenu Les Conspirateurs, dans K. Marx, Oeuvres IV, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1994, p. 361

17 Cri de guerre vociféré par les Bacchantes. Euripides, Les Bacchantes, 155-160.

18 Allusion au poème de Joaquín Giannuzzi, Invitación a la dalia (inédit, 2001): Querida mía: te propongo/ una visión oblicua con relación al universo,/ que tu egoísmo y el mío sean uno/ y hagan el amor sin necesitar/ que restauren el mundo para nosotros/ ¿Es demasiado soberbio/ dar la espalda a la calle/ donde rugen los automóviles terroristas/ y la policía rebosa de actualidad?/ Tanto mejor volvernos/ con huesos desconocidos. Clausurados/ macho y hembra en época de crisis,/ hacia el fondo de la casa/ donde hay un jardín creciendo fuera de la historia,/ capaz de borrar la sombra contaminada/ entre el deseo y la carne./ He descubierto allí/
una planta de dalias con el tallo surcado/ por una vena roja/ que asciende hasta engendrar/ estallidos fríos y violáceos en lo alto./ Que tengamos comunión y bodas/ con esa certidumbre vegetal.
Invitation à la dahlia / Ma chère: je te propose / une vision oblique par rapport à l'univers, / que ton égoïsme et le mien n'en soient qu'un / et fassent l'amour sans nécessiter / que l'on restaure le monde pour nous. / Est-ce trop prétentieux / de tourner le dos à la rue / où rugissent les automobiles terroristes / et la police déborde d'actualité? / Mieux vaut retourner / avec des os inconnus. / Fermés / mâle et femelle en temps de crise, / vers le fond de la maison / où il y a un jardin poussant hors de l'histoire, / capable d'effacer l'ombre contaminée / entre le désir et la chair. / J'y ai découvert / une plante de dahlias à la tige sillonnée / d'une veine rouge / qui monte jusqu'à engendrer / des éclatements froids et violacés en haut. / Ayons communion et noces / avec cette certitude végétale.

19 Von der Unreife der Beherrschten lebt die Überreife der Gesellschaft. Adorno-Horkheimer, Dialektik der Aufklärung, Gesammelte Schriften, Band 3, Frankfurt a/M, Suhrkamp, 1984, p. 53. Nous traduisons le terme Überreife par la locution "en voie de putréfaction" car, même si on perd la structure syntaxique de la sentence, nous gagnons quant au sens. C'est pourquoi nous ne suivons pas la traduction de H. Murena (Dialéctica del Iluminismo, Bs. As., Sudamericana, 1987, p. 52). Le terme Überreife signifie "surmaturité" -progression vers la maturité- et non "décadent"-tel qu'il est traduit par Murena-, qui indique regression: un fruit excédé en sa maturité pourrit et tombe. Nous croyons ainsi retenir le double versant sémantique de l'expression adornienne.

20 Teresa Leonardi, Femme dessinant les pays à venir, inédit, 2001.

21 J. L. Borges, "La Muralla y los Libros", dans Otras Inquisiciones, Obras Completas, tome II, Emecé, Buenos Aires, 1989, p.13.

22 Avec cette ironie ("gênante phrase"), l'auteur d'Alarmes insinue une critique voilée à la pragmatique du langage - collaborationniste du "positivisme blanc de la Social-démocratie Néoliberale", qui se trouve à la base de la Théorie du Consensus et de la démocratie libérale parlementaire. En même temps, ceci renforce quelques allusions dispersées dans le texte. En effet, Austin, Searle, le second Wittgenstein et les théoriciens de l'argumentation -dont nous trouvons l'expression plus récente et enthousiaste chez Ralws et Habermas- cherchent à remplacer la Aufhebung ("dépassement") par la Kritik dans le sens d'un Aufklärer du XVIIIe. siècle, dont le paradigme pourrait bien être Condorcet. (Pour Habermas, à la différence de l'École de Frankfurt dans sa phase héroïque, la "modernité est un projet inachevé"..., rien de plus lointain à Benjamin, Adorno, Horkheimer. Surtout Benjamin qui, selon notre opinion, a fait la critique plus radicale à la démocratie libérale parlementaire. En effet, la matrice de toutes les institutions libérales est le rapport contractuel libre de type salarial et au coeur du contrat salarial se trouve la violence. La préhistoire du contrat est la confiscation et le vol aux producteurs indépendants. Voir Benjamin: Zur Kritik der Gewalt, dans Gesammelte Schriften II · 1, Suhrkamp, Frankfurt a/M, 1977, p. 179 et suiv.). "Avec des messsages fortement perlocutoires se propage la barbarie standard de la pensée unique qui possède les moyens matériaux pour la production et la reproduction instantanée du mondialisé en temps réel: Internet". L'auteur, à la critique argumentative, orientée vers un accord mais toujours extérieure à la chose même, oppose la Aufhebung dans le sens de négation de la réalité sociale existante, mais non seulement par la voie discursive mais par l'action négatrice de la lutte et du travail." "Si dans la république oratoire (beredsame Republik, cf. Th. Mann, Der Zauberberg, Fischer , Frankfurt a/M, 1982, p. 487), les conflits dérivés de structures normatives qui règlent un accès différentiel au produit social sont résolus par la voie discursive, c'est parce que les gérents du Consortium Social-démocrate et le néolibéralisme américain (y a-t-il des différences?) mobilisent les suivants dispositifs stratégiques pour atteindre ce but: 1. Distribution différée (dans le sens de Derrida: "retard" et "détour"), au sein du Consortium, des biens matériels et symboliques de cinq siècles d'accumulation capitaliste réalisée dans la Périphérie. 2. La distribution différée et l'accès généralisé à la consommation qu'elle procure, en satisfaisant les motivations hédonistes des masses, parvient à une pacification (momentanée) des conflits de classe et retarde l'insurrection". Jorge Lovisolo, Relèvement des conceptions de raison disponibles aux XIXe. et Xxe. siècles. Cuadernos de Humanidades, nº 13, Salta, 2001. Marx, dans un passage de la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel, conjugue Kritik avec Aufhebung, mais, comme on pourra bien observer, le dépassement est assumé par le sujet historique, mais pas précisément par la voie discursive: "... la critique n'est pas une passion de la tête, mais la tête de la passion. Elle n'est pas le bistouri anatomique, mais son arme. Son objet est l'ennemi, qu'on n'essaie pas de réfuter, mais d'annihiler. (...die Kritik keine Leidenschaft des Kopfs, sie ist der Kopf der Leidenschaft. Sie ist kein anatomisches Messer, sie ist eine Waffe. Ihr Gegenstand ist ihr Feind, den sie nicht widerlegen, sondern vernichten will. Voir K. Marx, Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, dans Marx-Engels Werke, Band 1, Dietz Verlag, Berlin, 1981, p. 380). Nous ne sommes pas face aux dispositions sophistiques de "conjectures et réfutations". "Pour la raison dialectique, raison substantive si cela existe, la délibération argumentative installée dans la superstition de l'irrécusabilité formelle des arguments formulés par les hommes des Lumières est, selon Hegel, une ingénieuse charlatanerie de la vanité (geistreichen Geschwätze der Eitelkeit. Voir Werke 3, Phänomenologie des Geistes, Suhrkamp, Frankfurt a/M, 1986, p. 400). Car l'argument n'est qu'un exercice insipide d'ingéniosité pour éblouir dans les soirées de salon ou dans le café, ces lieux où les conspirateurs en smoking préparaient la grande oeuvre: dans une lecture attentive de l'Encyclopédie résonne encore, en sourdine, le ton colloquial des réunions thématiques. Surtout, dans les articles de Diderot et de D'Alembert, et pas tellement de Voltaire, qui conspirait depuis l'exil. (...) Le procédé argumentatif tend à confondre la vérité avec un concours, avec la défaite réthorique de l'autre: l'astuce procédurale pour triompher dans le dialogue consiste en interroger et convaincre l'interlocuteur, et si on n'arrive pas à le persuader, on le confond. Comme nous savons, autant pour Hegel que pour Marx, on ne réfute pas l'oppresseur proppériennement, on le détruit. Jorge Lovisolo, Metateoría, Autonomía, Crítica, Superación. p. 8 (inédit, 2001).



 


 

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Jorge Lovisolo. CV (spanish)

Context
by Claudia Fontes. Text of project.

Germaine Kruip
CV. Point of view in Amsterdam